Kelela : se rencontrer encore et encore.
“it never ends, it's waves rushin' in” sorbet (2023)Spirituelle, sensuelle, sirène : la musique de Kelela est noire et lumineuse. Un R&B onirique, traversé par l’électro, le jazz, une voix soul et des textes sans fards. Au delà de cette merveilleuse hybridité sonore, ce qui fascine chez Kelela, c’est sa culture du remix. Une culture fraîche, engagée qui reflète avec justesse la manifestation du temps qui passe et du temps qu’elle prend.
Kelela fait partie de ces musiciennes qui transforment leurs chansons, capable de donner plusieurs vies à une même œuvre, de l’habiter autrement, de l’étirer, la déconstruire et la reconstruire avec une vision toujours attentive. Ses morceaux renaissent sous de nouvelles formes, apprivoisent de nouvelles couleurs, révèlent des textures insoupçonnées, qui nous surprennent toujours. A chaque fois que je me replonge dans ses albums, je suis galvanisée par un art en perpétuel mouvement qui respire et qui se régénère.
Deux ans après Raven, Kelela a dévoilé, le 11 février, In The Blue Light, un nouvel album live qui revisite ses compositions. Un chef-d’œuvre qui prouve combien la culture du remix et cette conversation entre passé et futur sont au cœur de son processus créatif, faisant d’elle une artiste à part dans le paysage contemporain. Une sirène qui brille par sa tradition de repenser avec finesse et exigence son propre répertoire et d’en révéler de nouvelles nuances.
Créer, déconstruire, renaître : une signature artistique unique.
D’origine éthiopienne, Kelela Mizanekristos a grandi dans le Maryland, bercée par un mélange de musiques américaines et africaines. Chez elle, on écoutait du jazz, Burt Bacharach, Miriam Makeba, mais aussi Janet Jackson et Whitney Houston.
Au lycée, elle découvre le rock avec Björk et Pink Floyd, une révélation qui élargit son horizon musical. Elle commence en chantant dans des club de jazz puis change de direction en rejoignant le groupe de métal progressif Dizzy Spells. Quelques années plus tard, elle s’installe à Los Angeles et se rapproche de producteurs. Dès Cut 4 Me (2013), sa première mixtape, son approche singulière s’impose et on comprend à qui on a affaire : un R&B futuriste flirtant intelligemment avec l’électronique et la house. Elle perçoit déjà sa musique comme un matériau évolutif et propose une réédition, Cut 4 Me Remixes.
En 2014, elle dévoile son premier EP, Hallucinogen, qui marque un tournant. C’est à cette période que Solange Knowles la repère et l’invite à poser sa voix sur son futur classique, A Seat at the Table. Fidèle à sa démarche, Kelela offre ensuite à Hallucinogen une version revisitée : Hallucinogen Remixes. Ce projet transforme l’intimité futuriste de l’EP en une expérience plus électrique, tournée vers les clubs. Là où l’original déployait une narration émotionnelle à travers des textures éthérées, cette relecture s’aventure sur un terrain plus percussif et dansant.
Le premier album studio de Kelela, Take Me Apart, se fait attendre plus de deux ans auprès de ses admirateurs. Normal, elle est entourée de producteurs d’exception – Jam City, Arca, Romy Madley Croft et Ariel Rechtshaid et surtout elle tient à avoir le contrôle sur les quatorze morceaux du projet, dont elle est productrice exécutive. Cette exigence transparaît dans l’album : un voyage romantique aussi sensuel que cérébral, où se mêlent R&B avant-gardiste, électronique pointue et envoûtante.
Encensé par la critique, Take Me Apart déconstruit les différentes facettes du désir, des premiers frissons (LMK) de la rupture inévitable (Frontline), du don de soi (Blue Light). Entre rythmiques déstructurées et plages contemplatives, l’album se lit comme le fragment d’un journal intime et rejoint le panthéon de classiques sensuels comme The Velvet Rope de Janet Jackson, avec ses propres méditations sur l'amour et la libération.
Mais pour Kelela, une œuvre ne s’arrête jamais à son premier souffle.
En 2018, elle dévoile Take Me a_Part, the Remixes, un projet bien plus ambitieux qu’un simple album de remixes. Cette fois, les morceaux s’entourent d’alliés et de complices, là où Take Me Apart ne portait en lui aucun featuring. En invitant une pléiade de producteurs et d’artistes – entre autres Kaytranada, Serpentwithfeet, Rare Essence, Gaika – elle réinvente chaque morceau et en fait une relecture, un chapitre supplémentaire du récit initial. Take Me Apart était à la fois un aboutissement et un point de départ. Comme l’a déclaré Simon Edwards de The Line of Best Fit, heureusement que Kelela a des amis particulièrement talentueux. L’album est un véritable témoignage de la connaissance, du goût et de l’amour de Kelela pour la musique underground.
On y entend de la House, du R&B, du Juke, de la GQOM et bien d’autres styles qui nous font voyager sur des pistes de danse de pays du monde entier. Ouvrir l’album avec le titre Bluff sur un air Kizomba, il fallait y penser !
« J’étais obsédée par les choix de production sur l’album, et mon seul réconfort était de savoir que les morceaux seraient réinventés de cette manière […] Ce projet n’est pas juste une collection de remixes, mais une façon pour ma communauté d’artistes, producteurs et DJs de dialoguer à travers leurs différences. »
La scène, terrain de renaissance
Mais la réinvention chez Kelela ne se limite pas aux versions studio. Ses performances live sont une autre forme d’expérimentation. Plutôt que de reproduire ses morceaux à l’identique, elle les remanie, les façonne en fonction de l’atmosphère, du public, de son propre état d’esprit. Certaines chansons sont ralenties, d’autres accélérées, certaines deviennent plus minimales, d’autres plus éclatantes. Lorsqu’elle monte sur scène, elle interpréte et elle réhabite ses morceaux. Ses concerts sont une exploration, un dialogue avec son public où elle teste de nouvelles textures, de nouvelles émotions. Une chanson comme Frontline ou Rewind peut ainsi prendre une forme radicalement différente d’un show à l’autre, comme si elle cherchait sans cesse de nouvelles façons de raconter ses histoires.
Le cycle continue : Raven et RAVE:N, The Remixes
Après cinq ans de silence, Kelela revient en 2023 avec Raven, son chef-d’œuvre, qui marque un tournant encore plus affirmé dans son exploration musicale. Ici, l’électronique se fait plus radicale, la production plus immersive, le chant plus spectral. Cet album, salué pour sa cohérence et sa puissance émotionnelle, semble déjà porter en lui la promesse d’une mue. Et cette promesse se concrétise en 2024 avec RAVE:N, The Remixes, projet qui prolonge et métamorphose Raven à travers le regard d’une nouvelle génération d’artistes et de producteurs. Comme pour Take Me Apart, Kelela ne considère pas ses albums comme des œuvres figées, mais comme des tremplins. En confiant ses morceaux à d’autres créateur·ices, elle les libère, les ouvre à d’autres lectures, à d’autres espaces, pour se rencontrer encore et encore.
« It’s waves rushing in »
Raven est un disque profondément introspectif, où notre sirène utilise la métaphore de l’eau pour naviguer dans son personnel. L’album avance à pas feutrés et appuie là où il faut. Kelela y parle d’amour, oui, mais surtout de tout ce qui pousse à prendre ses distances : les illusions douces-amères (Happy Ending), les silences qui s’étirent, les absences qui réparent, le besoin de disparaître pour se retrouver (Missed Call, On the Run). Derrière les textures électroniques, Kelela explore le récit d’une métamorphose intérieure, un lent processus de décomposition et de renaissance. Il y a de la fuite, du repli et cette urgence de tracer une ligne claire entre soi et l’autre pour ne plus se perdre (Let It Go, Closure).
Kelela nous confie que l’amour n’est pas toujours suffisant (Enough for Love) et parfois, s’éloigner est le seul geste de tendresse qu’on se doit à soi-même (Far Away). Le disque explore la distance sous de multiples formes : la distance émotionnelle dans les relations, la nécessité de poser des limites pour préserver son intégrité. Kelela exprime la tension entre le besoin de vulnérabilité et celui de se protéger. Une dialectique subtile, où poser des frontières est véritable acte de libération. L’eau revient sans cesse, celle qui nous fait flotter, celle qui emporte, qui détache, qui nettoie les cicatrices à vif (Washed Away, Raven).
À travers des titres comme Raven, Fooley ou Bruises, elle développe aussi une éthique de la résilience. Bien que majoritairement écrit avant les soulèvements de 2020 aux Etats-Unis, Raven entre avec génie en résonance avec nos mouvements actuels. Il témoigne d’une lutte antérieure, toujours actuelle : celle de revendiquer son espace, d’exister sans concession, sans se soumettre à la peur de perdre des opportunités et une forme de sécurité.
Un an plus tard, la suite logique s’impose : RAVE:N, The Remixes.
Une relecture assumée, dont le titre à lui seul, jeu de mots entre “raven” et “raving”, annonce l’intention : retourner aux clubs, aux corps en mouvement, aux nuits longues et libératrices. Cet opus met en lumière des artistes de la scène indépendante tels que LSDXOXO, Yaeji, Shygirl, BAMBII, Liv.e, Asmara ou Mme Carrie Stacks. Vous avez maintenant cerné Kelela et comme à sa tradition, l’album ne se contente pas d’un simple relooking sonore : il réinvente Raven à travers des styles aussi variés que la house, la techno, le grime ou la drum & bass. On passe des ambiances feutrées de l’original à des versions plus frontales, incisives, taillées pour les clubs ou les introspections nocturnes en solitaire.
Le disque est un geste collectif, un hommage vibrant à la culture club et à la place centrale qu’y occupent les corps noirs et queer ou plutôt, la place qu’ils devraient occuper. Raven poursuit l’exploration sonore et politique qui traverse toute l’œuvre de Kelela : une quête de guérison, de réappropriation, de liberté à travers des textures oniriques, immersives, toujours sensibles. L’intention ne change pas, c’est toujours une musique pensée pour faire danser et ressentir. Une musique qui existe dans la queerness, la sensualité et la rencontre infinie.
« Ces projets de remixes ne sont pas seulement liés à la joie et à la catharsis que j’éprouve à retourner et à réarranger. Mais aussi à la mise en lumière du travail brillant des artistes qui m’inspirent dans le domaine de la musique de club. »
In The Blue Light : quand le jazz allonge la mémoire
En février 2025, Kelela dévoile In The Blue Light, un album live de douze morceaux, conçu en collaboration avec le bassiste et compositeur Daniel Aged. Enregistré au mythique Blue Note de New York, ce disque radical est à la fois un hommage et une relecture.
Dès le premier titre, Enemy, extrait de Cut 4 Me, le ton est donné : la chanteuse revisite ses propres compositions dans une ambiance feutrée, jazzy, plus introspective que d’habitude. Entre les lignes, c’est une lettre d’amour adressée à ses influences musicales, à ses fans, et à son propre parcours. Kelela se débarrasse de la batterie et des effets sonores caractéristiques de son travail en studio pour faire découvrir à ses fans une autre facette de son art. Entre ses prises de paroles et ses interprétations, on y retrouve des morceaux cultes (Waitin’, Rewind) mais aussi une reprise vibrante de Joni Mitchell, Furry Sings the Blues. La voix de Kelela se fait grâce, glissant du gris brumeux au bleu nuit. L’électronique est toujours là, mais elle cohabite plus discrète au contact du jazz.
Bien qu'elle ait toujours offert des performances vocales puissantes, Kelela place sa voix au cœur de l'album, exigeant une attention nouvelle de la part des auditeurs. La qualité de l'enregistrement nous donne l'impression d'être présent dans le club. L’artiste se produit aux côtés d'un groupe live composé de basse, batterie, harpe, piano et chœurs. Sous la superbe direction de l’ingénieure du son Gloria Kaba, la harpe se fait claire et légère, tandis que les claviers et la basse déploient un douceur veloutée. Le résultat est dense mais reste aérien, porté par la douceur de Kelela.
Tout concourt à une expérience onirique et maîtrisée, un équilibre minimaliste entre fragilité et puissance. Kelela relève l’essence de ses chansons, leur vulnérabilité comme leur force intrinsèque. “Take Me Apart“, “Blue Light” ou “Better” revisitées en ballades, sont portées par une interprétation divinement habitée, presque mystique.
La douleur des anciens morceaux parait apaisée, cicatrisée par la sagesse du jazz. Car c’est bien connu, le jazz est un baume, il apporte maturation, quiétude et ici on le ressent. Ce projet appuie de nouveau sur la versatilité de Kelela et prouve qu’elle peut modeler et ré-imnaginer le R&B à sa guise, passant du club au minimalisme sans jamais perdre son essence. Un moment suspendu, une performance où le futur du R&B passe aussi par ses racines. En se confrontant à l’épreuve du dépouillement, elle affirme encore un peu plus ce que son public savait déjà : elle est une voix, dans tous les sens du terme.
« It’s a twisted circle you confuse with Love »
Notre industrie musicale est pressée par la rapidité, la rentabilité et le formatage, les artistes sont de plus en plus rares à ralentir, prendre le temps de réimaginer et réhabiter leurs propres œuvres. Kelela a l’air de choisir la patience et la réinvention. Quand j’écoute toute sa discographie, je n’ai plus aucun doute sur la magie et la puissance qui languit dans ses titres, cette magie qui fige et fait vibrer le temps. Elle nous emporte dans son envol, vers un horizon de nouvelles dimensions, de nouvelles catharsis qui se manifestent à chaque rencontre. Un répertoire qui se déplie dans le temps, respire autrement entre les corps, sur scènes, dans les clubs, dans la chambre, dans la voiture, à la mer ou à la lumière d’une relecture jazz. Ce n’est ni nostalgie, ni stratégie, mais une manière instinctive de rester au plus près de ce qui bouge et de ce qui vibre, en honorant de la plus belle des manières la tradition du remix. La répétition devient révélation, la variation en vérité nouvelle. Kelela revient. Encore et autrement. Nous rappelant que la forme la plus radicale de fidélité à soi se dévoile dans cette obsession de la quête vivante et infinie.
« J’aime ré-arranger, j’aime remixer. C’est une tradition noire de transformer la musique et la présenter dans une nouvelle forme. Ça a toujours été un de mes rêves de partager d’où vient mon amour pour les réarrangements. »