Écouter Insecure
“Legacy, Okay?”Lowkey Movin' On - Saison 4, Épisode 5
On a beaucoup parlé de la série Insecure, pour ce qu’elle a frontalement raconté. L’amitié qui se fissure puis se répare, les relations amoureuses bancales, la carrière qui avance par à-coups, la quête de soi à l’orée de la trentaine. Créée par la réalisatrice et actrice Issa Rae et le réalisateur Larry Willmore, Insecure est devenue une référence culturelle pour sa forme de représentation médiatique, révolutionnaire en 2016. La série restera dans l’histoire de la pop culture pour de nombreuses raisons, mais l’un de ses effets les plus durables réside dans la manière très soignée dont la série a façonné le son et l’étendue de la musique noire dans son empreinte.
Insecure, c’est avant tout l’histoire d’Issa Dee, trentenaire drôle, maladroite, attachante, qui vit à Los Angeles et tente de trouver un équilibre entre ses amitiés, ses histoires d’amour, son travail et ses doutes. Les personnages principaux, Issa et sa meilleure amie Molly, ont vécu pléthores d’expériences dans lesquelles beaucoup d’entre nous se sont reconnus. De l’autre côté de l’écran, cette explosion de récits musicaux noirs pleinement assumés a aidé toute une génération à communiquer, à encaisser et à grandir avec plus de sincérité. Lorsque l'on se replonge dans la série, on réalise à quel point la musique dit tout autant que les dialogues ce que signifie être perdue, ambitieuse, vulnérable et déterminée à la fois. Il est évident que les choix musicaux ont largement contribué à rendre la série aussi complète et aboutie qu’on l’a connue.
Cette alchimie est le fruit d’un travail collectif extrêmement précis. D’une part, Issa Rae s’implique directement dans les choix musicaux. De l’autre la supervision est confiée à Kier Lehman, figure respectée de l’industrie cinématographique, déjà à l’œuvre sur Shameless ou Spider-Man: Into the Spider-Verse. À leurs côtés, Raphael Saadiq, pilier du R&B et de la Soul, apporte son héritage et son oreille. Solange Knowles, enfin, participe à l’élaboration des univers sonores des premières saisons, insufflant une sensibilité unique à l’ensemble. En équipe, ils parviennent à faire de la musique d’Insecure un miroir émotionnel, central et constant. Entre les compositions de Raphael Saadiq, la sensibilité de Solange, la supervision musicale assurée par Kier Lehman et la vision très précise d’Issa Rae sur l’identité sonore de la série, l’âme musicale d’Insecure est restée irréprochable durant ses cinq saisons. Peu importe les fluctuations de nos opinions sur les personnages ou les intrigues, la musique, elle, ne nous a jamais lâchés.
Dès les premières scènes, on comprend que la série a pensé la synchronisation entre les images et la musique comme un langage à part entière. Au fil des saisons, la bande originale excelle dans sa capacité à traduire la nuance des les états émotionnels, même les plus complexes. Chaque chanson est minutieusement choisie pour accompagner une nuance précise. La tension, la joie, la tristesse, le désir, la solitude. Dès l’ouverture, la série s’ancre dans un optimisme conscient grâce à “Alright” de Kendrick Lamar (album To Pimp A Butterfly), qui donne une énergie à la fois combative et lumineuse. La musique magnifie les scènes clés : la rupture d’amitié (saison 4, ép. 9) est déchirante avec “Nothing Without You” de Tanerelle ; l’errance d’Issa se vit au son de “Plastic” de Moses Sumney ; la réconciliation gagne en légèreté avec “Risk” de Bas et FKJ. La sensualité et la fête sont tout aussi soignées : la reprise de “Girl” (par 1500 or Nothin) sert une scène intime, tandis que des morceaux comme “Slow” Motion de Juvenile ou “Wobble” de V.I.C. immergent le spectateur dans l’énergie brûlante de leur soirée. Certains morceaux ont même été composés exclusivement pour la série, comme “Quicksand” de SZA ou “Satellite” de Thundercat, soulignant l’importance grandissante des séries comme espaces de création musicale.
Le final de la série reste l’un des exemples les plus aboutis de cette symbiose entre musique et narration. Issa traverse ses souvenirs dans Inglewood et revisite les lieux marquants de son parcours. “Rose In The Dark” de Cleo Sol accompagne ce voyage émouvant. Sa voix chaleureuse, ses accents Jazz et Soul, portent l’énergie d’acceptation et de maturité qu’a tant recherché notre protagoniste. Le morceau incarne à lui seul l’évolution des personnages, leur capacité à regarder le passé avec tendresse et l’avenir avec sérénité. Avec la chanson, le cœur émotionnel de la scène n’est que renforcé, la musique et l’écriture se répondant mutuellement.
Finalement, qu’il s’agisse des rêves de producteur brisés de Daniel, des péripéties à Beychella dans la saison 3 ou de la Block Party d’Issa pendant la saison 4, ce dialogue entre la musique et l’écriture fait partie de la magie de Insecure depuis ses débuts. Il y avait toujours LE bon morceau pour accompagner les personnages.
La saison 2 coïncidait avec la sortie du premier album très attendu de SZA, Ctrl. Les critiques ont rapidement souligné que l’un des fils narratifs centraux de l’album est celui d’une femme envahie par le doute et tentant de se réapproprier ses insécurités. Issa Rae, dont la carrière a débuté avec la web-série The Misadventures of Awkward Black Girl, connaît bien cette sensibilité introvertie. Très vite, la musique devient aussi un outil d’introspection directe pour Issa. Elle rappe, devant son miroir, avant de sortir, lorsqu’elle doute, lorsqu’elle a besoin de se rassurer ou de se motiver. Ces moments de freestyle, récurrents dès l’épisode pilote, sont une forme de dialogue intérieur. Elle se parle à elle-même, se juge, se soutient, se met en scène. La scène du “Broken Pussy”, posée sur la production de “Bossy” de Kelis, cristallise cette idée. On comprend tout au long de la série que le rap est son exutoire, une affirmation maladroite mais sincère, un moyen d’exister dans son chaos.
Il y a aussi quelque chose de très révélateur et intime, dans la manière dont Insecure laisse transparaître les goûts musicaux d’Issa Dee, et par extension ceux d’Issa Rae. Très tôt, on comprend que Frank Ocean occupe une place particulière dans son imaginaire. Ce n’est jamais appuyé, jamais démonstratif, mais suffisamment clair pour que ça devienne un marqueur émotionnel assez fort. Un groupe d’utilisateurs de Reddit avait découvert que la série glissait discrètement des paroles de Frank Ocean dans chaque épisode de sa deuxième saison. Dans l’avant-dernier épisode de cette saison, « Hella Disrespectful », Issa présente ses excuses à une collègue avec qui elle était en conflit et explique qu’elle s’était retrouvée « lost in the heat of it all ». La phrase est tirée de « Lost », un titre présent sur le premier album de l’artiste, Channel Orange. Dans ce contexte, c’est une façon d’exprimer une sensibilité. Exprimer l’incrédulité ou le désir. Une façon de vivre les sentiments à fleur de peau, de s’abandonner à la mélancolie sans honte, d’accepter la complexité des émotions plutôt que de les simplifier. Frank Ocean incarne parfaitement cet entre-deux qui définit Issa. L'assurance et la vulnérabilité.
Hella Blows - Saison 2, Episode 6
La collaboration étroite entre Issa Rae et Kier Lehman a permis de créer un véritable écosystème musical, notamment autour de la scène R&B alternative californienne. La série, qui se déroule à Los Angeles, fait régulièrement référence à la ville en intégrant des morceaux d’artistes originaires de Californie du Sud comme Kendrick Lamar, Anderson .Paak, Sir ou The Internet. Un choix délibéré, comme l’a expliqué le superviseur Kier Lehman : les sonorités de la côte Ouest servent de repère géographique pour ancrer la série dans son identité profondément los-angélienne. De la même manière, la forte présence du hip-hop et du R&B, deux genres musicaux noirs, correspond à la volonté de représenter l’expérience noire à Los Angeles. On entend aussi, pour notre plus grand plaisir, beaucoup de rappeuses parmi lesquelles Little Simz, TT the Artist, Junglepussy, Kari Faux, Leikeli47, Rico Nasty ou encore Cardi B. Cette démarche trouve un prolongement naturel dans Rap Sh!t, autre création d’Issa Rae, centrée sur un duo de rappeuses de Miami.
C’est la pluralité des musiques noires qui est célébrée dans cette bande originale. Les héritages du R&B et de la soul dialoguent avec des sons contemporains, créent un pont entre les générations. Plus largement, la manière de raconter d’Insecure a été la caisse de résonance pour des artistes noirs dont l’écriture se distingue par une grande vulnérabilité émotionnelle. A l’époque, des albums comme Ctrl de SZA, Process de Sampha, Shea Butter Baby d’Ari Lennox, Saturn de Nao, Flower Boy de Tyler The Creator, Over It de Summer Walker ou plus encore Heaux Tales de Jazmine Sullivan ont fini par définir un sous-genre précis. Une musique pensée pour les millennials noirs, portée par une profondeur et une authenticité nouvelle : imparfaite, maladroite, sexuellement libre, curieux, réalisant des rêves dont on ne leur avait jamais dit qu’ils étaient possibles, et rejetant volontairement toute assignation à des archétypes simplistes. Que les personnages soient en pleine réussite, en chute libre ou simplement en train de fumer un joint pour oublier, ce sont toujours des artistes émergents et noirs qu’ils écoutaient en boucle.
« Insecure’s showing us things about ourselves on screen that we didn’t really always see »
L’héritage et l’influence d’Insecure sont allées bien au-delà du dernier coucher de soleil californien d’Issa Rae. Les choix musicaux de la série ont été le battement de cœur du show, permettant aux spectateurs de flotter quelques secondes de plus dans la légèreté, de plonger plus profondément sous le poids des mauvaises décisions, ou simplement de reprendre leur souffle. Dix ans plus tard, Insecure continue de vivre, dans nos playlists, nos souvenirs, nos discussions et on se surprend même à imaginer d’autres morceaux plus contemporains, cohabiter avec cette excellente bande son. Preuve que certaines séries savent et peuvent aussi s’écouter.